#EcrivonsLeur

Posté le Thu 31 January 2019 dans Mon avis sur tout (et surtout mon avis)


Qui ne tente rien ...

Il est difficile de ne pas parler de politique en ce moment.

Comme je l'ai dit dans un article précédent, mon emploi du temps fait que j'ai bien plus qu'avant du temps de cerveau disponible pour suivre l'actualité politique du pays, qui ne cesse de me désespèrer de jour en jour. Entre les images de violence, l'apathie coupable de l'exécutif, la partialité de certains faiseurs d'opinion, la parodie de débat que l'on nous a proposé, il est difficile de choisir ce qui inquiète le plus. Et si j'essaie au maximum de me couper de l'actualité pour me préserver moi-même, elle se rappelle souvent à moi par les sollicitations de certains amis ou parents.

Et, sans exagération aucune, les temps sont particulièrement graves, en particulier depuis hier, avec l'examen par l'Assemblée Nationale de la loi dite "anti-casseurs", un texte proposé en octobre par le député LR Bruno Retailleau, pour lequel le secrétaire d'État auprès du Ministère de l'Intérieur avait alors émis un avis défavorable. Alors que la commission des Lois qui avait examiné le texte l'avait quelque peu édulcoré (sous l'impulsion de certains membres de LREM), les discussions d'hier ont déjà consacré certains de ses points les plus polémiques, dans leur version la plus dure, qui visent purement et simplement à restreindre la liberté de chacun à manifester, un droit humain fondamental, pourtant. Le reste du texte doit encore être discuté avant un vote final sur son adoption d'ici la semaine prochaine (puis un aller-retour par le Sénat avant un nouveau vote, me semble-t-il).

Si je n'ai pas d'idée d'action véritablement efficace pour contrer ce genre d'atteinte à nos libertés, je me dis qu'il en est au moins une qui a le mérite d'être presque aussi rapide qu'un somme toute inutile tweet ou post sur Facebook, et qui visera directement ceux qui seront en charge dans les jours à venir de continuer l'examen de cette loi ; et qui, menée en masse, peut, qui sait, changer un peu le cours des choses.

Je propose donc ci-dessous un modèle de mail à envoyer au ou à la député(e) LREM de sa circonscription (étant entendu que la composition de l'Assemblée fait qu'ils sont les seuls à pouvoir éventuellement renverser la balance lors de vote). Peut-être que les rappeler à leur responsabilité devant les situations actuelles et futures aura un effet.

Si vous vous retrouvez dans mes propos, je vous invite à, comme moi, l'envoyer à votre député(e) (que vous pouvez contacter en entrant le nom de votre commune sur cette page, en cliquant sur la photo de votre député, et en cliquant sur "Écrire à ") via votre adresse mail personnelle, et à encourager vos proches à faire de même. Vous pouvez vous contenter d'un simple copier-coller en utilisant cette lettre sous cette forme si elle vous convient ainsi, je publie ce texte sous licence libre.

Et j'invite aussi tous ceux qui auront vu cette page à au moins consulter et diffuser cette interview d'Alexandre Langlois, policier, membre des RG, secrétaire du syndicat Vigi (ex-CGT Police) qui rassemble à propos du fonctionnement interne de la police, de l'IGPN, de l'affaire Benalla ou des violences de ces dernières semaines, des éléments nombreux et pour la plupart très facilement vérifiables dans la presse nationale.


Madame la députée,

(Monsieur le député,)

Je vous écris afin de solliciter de votre part une prise de position ferme sur la loi "prévention et sanction des violences lors des manifestations" dite "loi anti-casseurs", dont le texte est actuellement en cours de débats au sein de l'hémicycle.

Lors de ces débats sont apparus des comportements que l'on aurait cru réservés  à des sujets plus légers, et des propos de la part de la rapportrice de la loi Madame Alice Thourot, du Ministre de l'Intérieur Monsieur Christophe Castaner, et de certains membres de la majorité dont vous faites partie, qui sont révoltants pour quiconque suit la triste actualité de ces dernières semaines.

Monsieur Castaner lui-même a entamé les débats en justifiant ce texte en ces mots : "Nous avons choisi de défendre les millions de Français qui n’en peuvent plus plutôt que quelques milliers de brutes". Le but est-il donc de rendre légalement possible un amalgame que M. Castaner lui-même avait déjà fait lors d'une interview au média en ligne "Brut" lorsqu'il avait déclaré que "ceux qui viennent manifester dans des villes où il y a de la casse qui est annoncée savent qu'ils seront complices de ces manifestations-là" ?

Les quelques heures qui ont suivi ont déjà consacré dans le texte de loi :

  • l'article 2, qui donne la possibilité à une autorité administrative, sans le moindre contrôle judiciaire, de prononcer l'interdiction de manifester pour toute personne constituant "une menace" ou "entr[ant] en relation de manière régulière avec des individus incitant, facilitant ou participant à la commission de ces mêmes faits"
  • l'article 3, proposant le fichage de ces personnes
  • l'article 4, punissant d'un an d'emprisonnement le fait de se dissimuler "volontairement" le visage "afin de ne pas être identifiée dans des circonstances faisant craindre des atteintes à l’ordre public".

Outre les amendements nombreux proposés par des partis d'opposition au gouvernement, quelques amendements visant à rééquilibrer le texte, ont été proposés par des membres de la majorité ; notamment les amendements 250 et 251, qui aurait remis l'autorité judiciaire dans la boucle. Ces amendements ont été rejetés en séance, dans une assemblée aux rangs extrêmement clairsemés lors des discussions, mais commodément remplis du côté de la majorité lors des votes.

Les discussions elles-mêmes ont été pour le moins animées, et marquées par l'aplomb des défenseurs de ce texte. Sur la question de la doctrine de désescalade de la violence, dont certains députés d'opposition considèrent qu'elle devrait être à l'initiative de l'État, on appelle à "revenir sur Terre" face à la violence des "Black Bloc" ; pourtant l'Allemagne qui a vu naître ce genre de mouvements de contestations les affronte avec succès, sans LBD (interdits là-bas), ni recours à une violence excessive. Mme Alice Thourot, elle, déclare que "les violences à l'égard des journalistes [qu'elle a] pu constater ce n'était pas par les forces de l'ordre, c'était bien par des manifestants". Que vaut le jugement personnel de cette députée face aux témoignages déjà nombreux de journalistes, dont certains ont déclaré leur intention de porter plainte ?

La captation vidéo de cet échange (à partir de 1h14') sur les violences faites aux journalistes qui dérive ensuite sur les nombreuses mutilations et blessures de manifestants nous donne à voir Monsieur Castaner pianotant sur son téléphone, et certains députés, dont Monsieur Legendre, président du groupe LREM, plaisantant et riant de bon cœur ; quels autres sujets peuvent bien les préoccuper voire plaisamment les distraire au point d'afficher une attitude si désinvolte lorsqu'une question aussi grave est évoquée ? Ne devraient-ils pas être tous, comme beaucoup d'entre nous, révoltés par ce que nous fait découvrir le travail minutieux de recensement effectué depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes sur son compte Twitter par le journaliste David Dufresne (également repris sur Mediapart) ?

De manière générale, les interventions du gouvernement et de la plupart des députés de la majorité, que cela soit dans ces débats ou dans les médias depuis plusieurs semaines, mentionne quasi-exclusivement les violences (inacceptables) commises par certains manifestants, sauf lorsque (et c'est rare) le traitement médiatique d'un de ces évènements (par exemple la blessure de Monsieur Rodriguez samedi dernier) oblige à une réaction. Comme si condamner les violences des forces de l'ordre revenait à nier celles de manifestants ; et comme si l'on pouvait mettre sur un même plan les violences commises par des représentants de l'État avec celles d'individus isolés qui ne représentent qu'eux-mêmes.

Alors que les nouvelles d'atteintes fondamentales à nos droits se multiplient dans la presse ; alors que l'on renvoie les demandes d'enquête vers l'IGPN, rattachée à la Direction Générale de la Police Nationale, en l'absence de toute autre instance de contrôle (cas unique en Europe, le Code Européen d’Ethique de la Police signé en 2001 disposant que "la police (...) doit faire l’objet d’un contrôle externe efficace.") ; alors que le Défenseur des Droits a remis le 10 janvier un rapport préconisant entre autres "une approche d’apaisement et de protection des libertés individuelles" ; alors que l'ONG Amnesty International s'inquiète de ce que la loi en cours
de discussion en France pourrait "priver arbitrairement des milliers de citoyens de manifester" ; alors que la Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, après une visite à Paris, se déclare le 29 janvier "gravement préoccupée par le nombre et la gravité des blessures résultant de l’usage de la force par les forces de l’ordre" ; qu'attend le Parlement, à qui l'article 24 de la Constitution donne pour rôle de "contrôle[r] l'action du Gouvernement", pour agir et protéger les citoyens qu'il représente ?

Voici donc quelques questions pour lesquelles je sollicite auprès de vous une réponse :

  • Étiez-vous présente pour soutenir les amendements défendant nos droits fondamentaux proposés par les membres de votre groupe ?
  • Quelle sera votre position lors du vote final sur ce projet de loi, avant son aller-retour vers le Sénat ?
  • Cautionnez-vous les propos tenus à plusieurs reprises par Monsieur Castaner, notamment, qui niait jusque récemment l'existence même de violences policières, et minimise désormais leur ampleur ?
  • Est-il acceptable que dans notre pays, le ministère de l'Intérieur soit au choix mal informé et incompétent à contrôler l'action des forces de l'ordre, soit dans une attitude de dissimulation qui serait encore plus grave ?
  • Quelles sont selon vous les actions concrètes que devrait proposer l'Assemblée Nationale pour améliorer cette situation ?

La majorité parlementaire dont vous faites partie a été, j'en suis convaincu, portée au pouvoir en grande partie par un désir de renouveau qui s'est manifesté lors des campagnes présidentielle et législatives de 2017 par l'implication de nombreuses personnes jusque là peu engagées dans l'action politique ; un désir d'implication partagé par de nombreuses personnes désireuses de mener l'action politique sous de nouvelles formes, que cela soit dans les ZAD, sous la forme du mouvement Nuit Debout, ou celle du mouvement des Gilets Jaunes.

Si l'on n'adhère pas tous à la forme de progrès qui a été mise en marche depuis mai 2017, ni aux opinions qui se sont exprimées dans les mouvements que je viens de citer, je me réfugie dans l'espoir que l'on partage tous, au moins, le désir de ne pas voir la France perdre définitivement dans cet emballement sécuritaire et autoritaire son titre de "pays des Droits de l'homme".

Vous assurant de mon plein soutien dans toute démarche de votre part et de celles de vos collègues de l'Assemblée Nationale qui nous permettrait de pouvoir de nouveau parler de "gardiens de la paix" plutôt que de "forces de l'ordre", je vous prie d'agréer, Madame, l'expression de mes citoyennes salutations.

(signature)

PS : les sources des diverses informations mentionnées dans cette lettre :

  • Déclaration de M. Castaner sur les brutes : http://lavdn.lavoixdunord.fr/529615/article/2019-01-29/christophe-castaner-l-assemblee-il-est-temps-de-stopper-les-brutes
  • Déclaration de M. Castaner à Brut : https://www.bfmtv.com/politique/gilets-jaunes-ceux-qui-appellent-a-l-acte-ix-savent-qu-il-y-aura-de-la-violence-1609753.html
  • Maintien de l'ordre en Allemagne : https://blogs.mediapart.fr/patrice-daniel/blog/010616/allemagne-et-violences-policieres-une-piste-de-reflexion
  • Attaques sur des journalistes : https://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/gironde/bordeaux/gilets-jaunes-quinzaine-photographes-bordelais-alertent-prefet-apres-violences-policieres-1613507.html
  • Futur dépôt de plainte par des journalistes : https://www.liberation.fr/direct/element/violences-policieres-une-vingtaine-de-journalistes-vont-porter-plainte-un-courrier-envoye-a-castaner_91491/
  • Captation vidéo de la séance : http://videos.assemblee-nationale.fr/video.7211174_5c520b2e57a18.2eme-seance--prevention-et-sanction-des-violences-lors-des-manifestations-suite-30-janvier-2019
  • Fil Twitter de David Dufresne : https://twitter.com/davduf
  • Infographie Mediapart à partir des informations de David Dufresne : https://www.mediapart.fr/studio/panoramique/allo-place-beauvau-cest-pour-un-bilan
  • Code Européen d’éthique de la Police : http://citoyens-policiers.org/code-europeen-dethique-de-la-police/
  • Rapport du défenseur des droits : https://www.defenseurdesdroits.fr/fr/communique-de-presse/2018/01/le-defenseur-des-droits-remet-son-rapport-sur-le-maintien-de-lordre-au
  • Article d'Amnesty International : https://www.amnesty.fr/liberte-d-expression/actualites/droit-de-manifester-loi-france
  • Déclaration de la Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe : https://www.coe.int/fr/web/commissioner/-/suite-a-sa-mission-a-paris-la-commissaire-mijatovic-livre-ses-premieres-observations-sur-les-questions-de-droits-de-l-homme-liees-au-mouvement-des-gil

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